J'aime écrire, ça paraît un peu une évidence quand on tient un blog !

J'ai toujours aimé écrire, je viens de retomber sur mes cahiers de fin de primaire/collège où à la manière d'un journaliste je collectais des informations, des recettes.

Le blog avant le blog !

Puis, j'ai fait des études scientifiques parce que j'ai détesté le Français que nous enseignait l'Education Nationale au lycée !

Dommage ...

Je n'ai vraiment eu besoin d'écrire que lors de l'un de mes derniers postes - il y a très très longtemps ! - et mon patron me complimentait régulièrement à ce sujet - ce fut tellement rare dans ma "carrière" qu'il est important de le souligner !!!-.

Puis j'ai ouvert mon blog en 2006 et j'ai écrit, oh rien d'extraordinaire mais toujours avec plaisir.

J'ai noirçi des pages pour exhorciser mon Burn Out - sans réel succès il faut bien l'avouer !!! -.

J'ai même eu en tête d'en faire un livre, vilaine prétentieuse que je suis - JOKE - !

J'ai beaucoup écrit et brûlé beaucoup de pages dans la cheminée !

Puis j'ai enfin sauté le pas début 2018 et me suis inscrite à un atelier d'écriture, sans rien en attendre, si ce n'est le plaisir d'écrire.

J'ai appris à ne plus avoir honte de mes écrits, impératif quand tu dois lire tes productions devant les copains de l'atelier !

J'ai même eu l'indécence de présenter une nouvelle au Festival du Polar de Villeneuve-lez-Avignon en fin d'année.

J'écris tous les jours, souvent pour ne rien dire.

J'aime écrire sur le PC, le clavier suit plus vite mes pensées que mes petites mains avec un stylo !

Alors, comme c'est une part de moi non négligeable, il m'a semblée qu'elle avait toute sa place ici.

Désormais, je poserai ici les textes écrits la plupart du temps lors de l'atelier mais pas que.

Le premier sera celui écrit pour le Festival du Polar de Villeneuve les Avignon.

Les consignes étaient les suivantes : une nouvelle policière, pas plus de 3000 mots, moins de 6 pages.

Bonne lecture !

 

IMPASSE, PERD ET BANQUE

 

Jo s'est donné la mort à l'aube, ce mercredi 12 décembre 1928.

Il s'est pendu dans sa cellule avec sa couverture, entre deux visites de maton, celle de 4h45 et celle de 7 heures.

Il a fui le procès qui l'attendait le matin même.

 Quel événement l'a mené en prison ?

Es-ce son acte répréhensible, à l'origine de son incarcération, qui l'a convaincu de tirer sa révérence ?

 Il allait me falloir 90 ans après, refaire l'enquête pour dénouer les fils de cette fin tragique.

Je le devais à Jo … J'ai croisé Jo au détour de mon arbre généalogique. Je recherche mes ancêtres, c'est ma marotte. Pouvoir « redonner vie » à des aïeux dont plus personne n'a prononcé le nom depuis des décennies, voire des centaines d'années, c'est grisant !

 JO était l'énigme de mon arbre. J'avais bien trouvé l'acte de naissance de Jo, mais aucune trace d'un quelconque acte de décès. Ce pauvre homme était forcément mort ?! J'eus beau retourner le problème dans tous les sens, mes recherches tournaient au fiasco. JO, allait rester le point d'interrogation de mon enquête généalogique. J'avais tout tenté, jusqu'à me rendre dans le village où il était né pour constater que même le cimetière n'avait pas voulu de lui. Si ses parents et sa fratrie s'y trouvaient, il en était l'absent. Impossible d'avoir des informations fiables de mes proches, la dernière personne à avoir connu Jo reposait dans ce même endroit depuis 1996. Quant aux vivants, ils semblaient ne jamais avoir entendu parlé de lui ou n'avaient que de vagues souvenirs insignifiants. Du moins, c'est le sentiment qu'ils donnaient. Je ne saurais dire s'ils savaient et se taisaient ou s'ils étaient réellement dans l'ignorance d'une histoire si grave.

 Je devais comprendre pourquoi cet homme, mon arrière-arrière-grand-père avait été méthodiquement rayé de la mémoire familiale. La découverte de son incarcération fut une réelle surprise pour ma grand-mère née 9 mois après le décès de Jo. Elle n'en savait que ce que sa mère Aline, avait bien voulu lui en dire, en taisant l'essentiel. Elle lui avait dépeint un bel homme, 1m70,  massif, châtain aux yeux bleus, intimidant  mais tellement attentionné avec les enfants. Basta, sujet clos à peine évoqué. Aline était partie avec son secret dans la tombe, lourd secret.

 J'ai pensé un temps qu'il avait abusé de sa fille adolescente et que les siens l'avaient occis pour châtier le monstre, d'où l'absence d'acte de décès. Mais j'étais loin du compte !

 Un double concours de circonstances me mena directement à la résolution de l'énigme.

D'une part, la loi sur la divulgation des informations sur les personnes passa de 100 ans à 75 ans , élargissant ainsi mon champ de recherche.

D'autre part, ma tante, lors d'une de nos discussions enfiévrées sur notre mystérieux Jo, eu ENFIN un vague retour de mémoire, une vieille conversation avec Aline, sa grand-mère, lui racontant que Jo avait été blessé à la guerre. Lors de cette conversation, Aline avait alors dit à ma tante « Un jour, je te raconterai tout », elle était partie avec son tout ...

L'évidence s'imposa, il me fallait absolument son livret militaire ! La nouvelle loi me permit d'accéder grâce au net à l'information que je n'aurais pas pu obtenir auparavant. Information qui me laissa dubitatif . Son livret était sous scellés. Il fallait s'adresser aux archives départementales pour l'obtenir. Emoustillé par un début de piste aussi prometteur qu'intriguant, je m'empressais de solliciter par écrit les archives en précisant ma filiation pour faciliter l'obtention du sésame.

 Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir 15 jour plus tard, l'appel du Directeur des Archives.

Le trouble m'envahit quand il me demanda si j'étais vraiment certain de vouloir lever le voile sur ce qui avait scellé le livret ! Il était évident que je voulais tout savoir de mon arrière-arrière-grand-père, la question me paraissait tellement absurde …. à moins que … ce qu'il allait me révéler soit à ce point abject que je veuille immédiatement l'oublier ?

 Je ravalais ma salive et pensais mettre un terme à cette mascarade mais avec diplomatie le Directeur des archives reprit la main. Il me signifia que si je voulais vraiment qu'il m'adresse le dossier, fort détaillé à ses dires, il allait falloir que je l'écoute sérieusement. Il devait penser que la lecture abrupte du dossier serait un trop gros choc pour moi ! Je l'écoutais attentivement.

« Votre ancêtre a été écroué pour avoir commis un acte odieusement violent . Mais après avoir épluché son dossier, je peux vous assurer que cet homme a été détruit par la guerre. Certes vous êtes le descendant d'un violent criminel, mais dites vous que la vie l'a bien malmené avant qu'il n'en arrive à une telle extrémité ».

Totalement tétanisé par ces mots, je le remerciais brièvement, la gorge sèche et je comptais désormais les jours jusqu'à l'arrivée du dossier. Il ne m'avait pas menti, il était volumineux et d'une richesse en informations qui ne laisse aucune place à la spéculation quant aux évènements, même 90 ans après ! Une mine de détails car cette affaire, extrêmement médiatisée, fut une des premières de la toute nouvelle police scientifique. Les coupures de presse associées au dossier ont levé les dernières conjectures.

 Je devrais finalement en rester là tant il s'avère difficile de tirer la moindre fierté d'un tel ancêtre, je devrais peut-être même renvoyer le dossier à son expéditeur ? Faire RAZ dans mon cerveau ? Oublier la déflagration dans ma tête  à la lecture de l'indiscible ? …

 Mais il avait été déjà méthodiquement rayé de la famille par mes ascendants, je ne pouvais pas lui faire ça moi aussi. IMPOSSIBLE ...

 Et mon enquête m'avait amené à développer une certaine proximité avec JO. Un homme qui bien que de mon sang n'était « rien » pour moi en soi. Rien parce que rayé de ma filiation avec acharnement. Tout parce que porteur d'un peu de lui en moi.

 Il me fallait absolument rouvrir publiquement le dossier JO pour réhabiliter l'homme qui 90 ans après son crime a purgé sa peine et mérite la rédemption même s'il a échappé à son procès en se donnant la mort.

 Voici son histoire tragique.

 La première guerre modiale n'avait pas laissé derrière elle que des gueules cassées. Elle avait aussi cassé bien des âmes. Et celle de Jo n'y avait pas échappé.

 Mon aïeul est incorporé en Août 1914 au régiment d'Artillerie Coloniale. Il a alors 32 ans, marié à Suzette, sa fille Aline a à peine un an. Issu d'une famille plutôt aisée, il est l'aîné d'une fratrie. Il est blessé une première fois en 1915, et réintègre les combats après 6 mois de soins. Rebelote en 1916 avec une tentative de désertion, classée fort heureusement sans suite. Troisième hospitalisation en 1917.

 Si la mort avait rôdé avec tant d'insitance autour de moi, je crois bien que j'aurais pris le risque de déserter, finalement mourir au combat sous les balles de l'ennemi ou être fusillé par les siens mieux vaut encore subir les foudres de ses pairs …

Il déserte pour éviter de retourner au front en mai 1917. L'histoire devrait s'arrêter là. Parce qu'on est pas tendre à cette époque avec ceux qui refusent de servir la patrie, voire plutôt expéditif en général .. Mais étonnamment JO est radié des déserteurs un mois plus tard. Une chance insolente, il écope uniquement de travaux d'intérêts généraux.

 JO va survivre physiquement à la guerre, « heureux » titulaire d'une pension d'invalidité en remerciement de ses blessures « physiques », pour les morales à lui de vivre avec ses fantômes.

Je ne sais pas si j'aurais surmonté un tel épisode, ce qui est certain c'est que « mon » JO lui ne surmontera pas 14/18.

 Après guerre, Il va vivre, et faire vivre sa famille, d'expédients : arnaques, larcins et exceptionnellement de petits boulots de larbin, ses blessures l'handicapant. Il n'est rien, enfin plus rien. Rien à faire, impossible pour lui de digérer cette boucherie historique. Sa femme Suzette, une mégère légère de moeurs aux dires de ma grand-mère l'a jeté à la rue. Il n'est pas tendre avec elle lorsqu'il a bu ... Leur grande fille Aline, âgée de 15 ans à l'époque des « faits », proteste avec véhémence, elle qui vénère tant ce père attentionné malgré son spleen tenace. Mais rien à faire, Suzette ne veut plus de cet instable sous son toit. Elle  ne supporte plus cet homme abattu comme si son corps était resté sans vie sur un champ de bataille. Il en est bien revenu physiquement mais son esprit repose là-bas, sous les corps de ses compagnons d'infortune, à tout jamais. Suzette a envie de frivolité, de joie, que la vie reprenne son cours normal, il porte toute la misère du monde sur ses épaules.

 Suzette a scellé le destin de JO par cette décision.

 JO croise lors d'une de ses nombreuses beuveries de bistrot, le facteur du coin qui se vante régulièrement de transporter les fonds des aides sociales. Je ne crois pas me tromper beaucoup pour le lieu de « rencontre », tant de survivants de 14/18 ont pris goût à la boisson  pendant la guerre pour exorciser leur terreur ....

 Lucide malgré les vapeurs d'alcool, JO s'imagine sans doute pouvoir délester l'indiscret dans une petite rue sombre, sans heurt. Il suit discrètement l'homme dans sa tournée pour évaluer le lieu propice à son forfait. Notre bon facteur se sentait traqué depuis quelques jours et pipelette comme il l'était, s'était confié à ce sujet auprès de son entourage.

 JO, définitivement en déveine, apprend par Suzette elle-même qu'elle a déjà donné son cœur et son corps à un autre, facteur de son état … Elle a ce don pour lui faire du mal, chaque mot est un pic qu'elle lui adresse, tant elle a du mépris pour cet homme faible à ses yeux.

 De là à penser qu'un fusible grille dans l'esprit de JO déjà fragilisé par cette putain de guerre, je ne crois pas être bien loin de la vérité ! Je le devine déambullant comme un automate, se mettant à la recherce de ce fameux rival. Sans craindre d'être démasqué tant il avait dû perdre tout sens critique, il dû certainement se jeter sur l'homme tant haï dès qu'il le trouva. Il dépouille le préposé des postes puis tranche violemment la gorge de l'amant dont le sang gicle à flot sur ses vêtements.

Je vous épargne la violence des faits , Jo a perdu la raison le temps de son forfait.

 C'est ainsi que la police le trouve quelques heures plus tard, errant agard dans les ruelles sans chercher à fosser compagnie aux agents dépéchés à sa recherche, toute violence l'ayant quitté.

Sa paranoïa envolée, il reprend peu à peu conscience, réalisant ce qu'il vient de faire.

Il ne nie pas le vol et malgré des vêtements tâchés de sang il tente bien de s'exempter du meurtre mais rend finalement assez vite les armes, les preuves l'accablant. Obtenir ses aveux est aisé. Il avoue même sans sourciller avoir voulu défigurer son épouse Suzette au vitriol. La petite fiole est effectivement là dans sa poche, mais la colère l'a abandonné une fois l'irréparable commis, la vengeance s'est arrêtée au facteur.

 Je ne peux qu'imaginer la détresse de cet homme, brisé par la guerre, abandonné par son épouse, privé de sa fille, qui réalise avec effroi qu'il a commis l'indicible.

 Que pouvait-il désormais attendre de la vie ?

 C'est ainsi que JO tira sa révérence juste avant l'acte final, le procès.

 La guerre, 10 ans après sa fin, avait encore fait 2 victimes.

 

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